Le Diktat

(08/05/2011)




Le Dubstep, cette nouvelle musique de danse de jeunes - comme aurait dit un De Caunes "rapidesque" - est désormais très hype. Ce n'est pas pour cela que l'on doit oublier qu'avant ce mouvement "tout à 140" (Bpm), beaucoup d'artistes mettaient déjà le frein sur la boite à rythme pour envoyer du lent, du lourd. Il y a bien sûr Scorn, et aussi notre victime du jour pour l'interview, Le Diktat. Malgré un goût plus que douteux en matière de boissons houblonnées (nous le constaterons plus tard), Thomas (de son vrai nom) crée depuis plus de 10 ans un son bien à lui, un dub électro accompagné de hip hop, de sonorités "industrielles" et de samples pour le moins sombres. Nous avons fait le point avec lui sur ses débuts, la place de sa musique dans les scènes actuelles et sur ses projets futurs.


ALA: Quand et comment as-tu commencé à faire de la musique?

Thomas: Je faisais le DJ depuis 97-98 dans une boite à Aix-en-Provence où je mixais sous le nom de DJ Kortx dans des soirées tous les mercredis. C'était plutôt New Wave, ensuite électronique et Indus. Ça m'a donné envie de faire de la musique et j'ai commencé à partir de 2000 avec Benoit, qui était le second membre du projet. J'ai acheté mon premier sampler et je me suis mis à la créa, plus dans une veine indus rythmique, techno- indus à l'époque.


ALA: Qu'est ce qui t'a amené à la musique du Diktat? Car comme tu le dis, tu étais plutôt dans la New Wave avant....avec plus de problèmes de peigne que maintenant.

T: Exact. J'avais un background plutôt 80. New Wave, Cure, Depeche Mode, Siouxie and the Banshees. A force de faire des soirées de ce genre et de fréquenter de plus en plus la scène indus – et une calvitie naissante -, ça m'a donné envie de m'orienter vers la musique électronique. après mes débuts "indus", je me suis orienté au fur et à mesure vers un truc plus dub avec des influences hip hop, avec le projet Le Diktat.


ALA: Donc ce sont les cheveux qui ont décidé du style de musique!

T: Absolument! (rires)


ALA: Alors ce ne sont pas directement des gens comme Scorn qui t'avaient donné envie de te mettre à la création?

T: Non, c'est venu un peu plus tard, quand on a vraiment lancé l'idée du projet du Diktat (avant, pour les premiers live plus techno-industriels, je ne jouais pas encore sous le nom du Diktat).

Par contre, Quand il a été question de faire des morceaux sérieusement, et peut-être un album, j'étais déjà plus influencé par Scorn, Meat Beat Manifesto. Et dans le hip hop, cypress hill, onyx,.. J'ai eu envie de faire un peu la jointure entre les 2.


ALA: Et tu as déjà travaillé avec des gars de la scène hip hop?

T: Non, pas vraiment. Car je n'étais pas forcément relié à cette scène-là. C'était plus une envie d'intégrer des éléments hip hop, donc j'en n'ai pas eu besoin. Pour tout ce qui était beatmaking, je m'en sortais assez bien tout seul.

Tout ce qui est parties « chantées », ça ne m’intéressait pas vraiment car c'est un peu compliqué à reproduire en live. J'ai aussi toujours voulu garder le contrôle sur toute ma production, donc du coup je n'ai jamais eu trop envie de cela et je m'amuse vachement avec du sample que je triture. Ou du scratch par exemple.


Par contre, j'ai bossé à un moment donné avec un mec qui scratchait et qui avait un super bon niveau! On a fait 2-3 répet dans le but de faire ça en live, et puis finalement ça ne s'est pas fait car on étais assez éloignés géographiquement. Mais ça, ça m'aurait branché par contre!



Table Rase by Le Diktat


ALA: Dans tes albums, on sent une vraie ligne de conduite au niveau de tes messages. Via les sample, l'artwork,etc... Quelles ont été tes influences, au niveau lectures ou autres, qui ont conduit à ça?

T: Au départ du projet « 2+2=5 », il y avait l'envie d'intégrer tout ce qui était imagerie Orwellienne. « 1984 » m'avait vraiment marqué à l'époque.

Je m'étais dit que ce serait intéressant de mêler l'image dictatoriale, autoritaire de cette œuvre à ma musique.


Pour « Unabomber », c'était un peu dans la prolongation de tout ça. La thématique tournait autour de l'univers des luddistes, du général Ludd. C'était un ouvrier Anglais de la fin du 19ème siècle qui a lancé une révolution des ouvriers contre leur outil de travail par une vague de sabotages des usines, pour protester contre l'automatisation et l'industrialisation des métiers à tisser. Et donc ça a donné naissance au Luddisme qui a été pas mal repris ensuite, comme dernièrement avec le néo-luddisme qui est donc tout ce qui s'apparente un peu à la décroissance et, comme on l'a vu en France, à des actes qualifiés de terroristes comme le sabotage des lignes SNCF pour lutter contre les excès du progrès et toutes ces choses.

C'était un peu la thématique de « Unabomber » qui est le surnom de l'américain Theodore Kaczynski, connu notamment pour avoir été l'homme le plus traqué au États-Unis.


ALA: Quand on voit par exemple un des tracks de « 2+2=5 » qui s'appelle « Nihil » et le nom de l'album « Unabomber », si on te dit « ce sont des disques nihilistes », « il veut faire péter des trucs » que réponds-tu?

T: Oui les samples sont pas mal orientés autour de cette idée là. Dans « Unabomber » par exemple j'ai utilisé pas mal de samples de « Germinal ». Il y a cet anarchiste dans le bar, qui a toujours des discours très nihilistes, sur la condition ouvrière notamment.

Après...Il y a une forme de provocation je pense. Unabomber, chez nous, ce n'est pas quelque chose de très connu, mais c'est vrai qu'aux États-Unis, ce serait vachement plus sensible! De mon côté, c'est plus l’esthétique de cette idéologie qui m'intéresse, plus que l'idéologie en elle-même. Je n'encourage pas au terrorisme évidemment. Ni au nihilisme. Mais par contre, ça m'intéresse de voir les excès de cette révolte si on la compare aux excès du libéralisme.


ALA: Tu vois plus cela comme une conséquence de notre manière de vivre plutôt qu'une réaction?

T: Ouais. Dans Le Diktat, ce qui m'intéresse, c'est de mettre les 2 composantes: d'un côté, le totalitarisme vraiment premier degré, brut de décoffrage, et de l'autre sa réponse tout aussi extrême avec des noms de morceaux comme « Fuck All Computers » qui est le dernier morceau de l'album. Et en fait, les initiales « F.C. », c'était par ça que Theodore Kaczynski signait ses colis piégés.


ALA: comment tu crées tes sons? Samples, créations,...?

T: Pour les tracks du Diktat, je pars généralement d'un sample de rythmique autour duquel je développe le morceau, toutes les parties basses et synthé sont crées à partir de synthés analogiques ( Roland SH101, Dopfer Dark energy ) et d'Ableton Live. J'utilise principalement ce même soft pour la composition rythmique, l'édition, le live et le mastering. Pour mon side project Rope, nous travaillons exclusivement avec du hardware, et deux samplers Electribe SX.


ALA: Par le travail sur sample, tu te sens plus comme un chercheur du beat parfait (scorn "staïle") ou plus comme un "trifouilleur" (genre tim simenon et toute la clique de ce temps là, comme aussi les vieux Meat beat manifesto)?

T: Un peu des deux finalement ... l'inspiration me vient souvent d'un sample, j'aime l'idée de construire autour d'une base, quitte à la transfigurer à la manière d'un Dj Shadow ( le génie en moins! ) celà dit je passe un temps énorme à construire des phrases rythmiques pour accompagner ces samples , et au cours de la compo pure j'essaie en effet de pousser au plus loin le travail sur chaque élément, je suis fasciné par la méthode de Mick Harris qui réussit à la fois à dépouiller son son et à l'enrichir par son traitement. A ce degré d'obstination ça touche au génie !


ALA: Comment tu es arrivé à faire l'album avec Babylone Chaos et Lambwool? Tu les connaissais?

T: Lambwool oui. C'est un mec plutôt dans le dark ambient et il était du même coin que moi, près de Marseille. On s'est rencontrés à quelques concerts, mais on n'était pas forcément très proches.

En fait, j'avais une proposition du label OPN pour sortir « Unabomber » chez eux, mais j'étais déjà en contact avec Audiotrauma donc je leur ai expliqué que ce n'était pas possible, mais j'avais quand même envie de bosser avec eux car ce sont des gens super. Et du coup l'occasion est venue avec cet album à 3 qu'ils m'ont proposé. On était tous emballés et on s'est lancés!


ALA: C'est quoi tes projets maintenant? Tu as notamment évoqué « Rope ».

T: Toujours sur OPN, on va sortir ce side project qui s'appelle ROPE, avec Jessica alias EROCKAERB. Il y a 9 morceaux et c'est donc prévu sur OPN pour la fin de l'année.

Il y a aussi un split avec KIRDEC...qui sortira...j'espère cet été! (rires) Vu que ça a été maintes fois repoussé. Ça fait 5 ans qu'on est dessus en fait. Ça traine, on ajoute, on enlève. C'est un projet qui a commencé il y a longtemps et qui, cette fois ci est terminé (ndlr: sortie sur Syrphe).


Black smoke by Le Diktat Vs Kirdec


ALA: Ces retards, c'est à cause de la distance?

T: Hmm c'est surtout qu'entretemps on avait pas mal de projets chacun de notre côté. À l'époque, il y avait « Unabomber » qui sortait, de son côté cédrik avait pas mal de prods en cours aussi, et des projets sur son label. Du coup c'est un projet qu'on a toujours gardé sous le coude et sur lequel on bossait sur le côté, mais qui n'était pas forcément la priorité.

Il y a quelques mois, on a décidé de mettre les bouchées doubles pour enfin le terminer.


ALA: Et donc le concept de ce split, c'est la rencontre entre un nihiliste et un gros râleur?

T: (rires) voilà! C'est vrai qu'on n'a pas des univers super proches. On n'a pas forcément des caractères super proches non plus. Mais on s'entend bien c'est le principal. C'est aussi pour toutes ces raisons que le projet est intéressant!


ALA: Comment avez-vous travaillé pour ROPE? Comment définirais-tu le son du projet?

T: Le son de Rope se caractérise par son aspect minimaliste et sombre. Il s'agit de travailler sur les ambiances et de créer un son à la fois massif et dépouillé. Rope est un projet à la fois musical mais également graphique et visuel avec une grosse partie VJing dirigée par Jessica ( Erockaerb donc ) explorant l'esthétique Shibari notamment.

D'un point de vue musical, les influences sont à chercher du côté de Plastikman, Orphx, Pan sonic, Dither ... un mélange d'IDM d' electro et de Dub expérimental.

Vectran by Rope


ALA: Est-ce que ta scène (pas seulement toi mais tout le dub électronique) a des connections avec le dub de style plus jamaïcain hérité des King Tuby et Lee Scratch Perry?

T: Assez peu finalement, encore que je sois occasionnellement booké sur des line ups plus "dub" ou Drum and bass traditionnels. Le son du Diktat reste assez "dur" et oscille entre différents univers ... Par définition le Dub est un style ouvert et en perpétuel mutation c'est pourquoi il est difficile de parler de "scène" au singulier ...


ALA: Tu joues plutôt pour une scène indus. Tu ne t'y sens pas quelques fois comme un "outsider"?

T: Pas vraiment ... j'ai toujours eu "le cul entre deux chaises" comme on dit. je viens de cette scène mais je me suis toujours attaché à explorer différents styles que j'aime: Indus, Dub, Hip hop , Drum and bass , Breakcore ou Ambient ... Pas toujours appréciés par le public "indus" traditionnel ... 

Je garde un souvenir amusé d'un concert à Avignon notamment il y 6 ou 7 ans où j'avais même dans le publics quelques spécimens avec mèche de rigueur, treillis et cravates noires visiblement attirés par les mots "Le Diktat" et "Industriel" de l'affiche ... je les ai vu faire la gueule quand j'ai envoyé les premiers scratchs! Entre ça et l'artwork de mes albums j'aime jouer de cette contradiction c'est même je crois l'identité de ma musique.


ALA: Comment vois-tu l'émergence du dubstep? Et surtout par rapport à ta musique.

T: J'ai toujours suivi l'évolution de la "bass music" avec intérêt, l'explosion du Dubstep est à mon sens un phénomène intéressant comme l'ont été en leur temps celles de la jungle ou de la drum and bass.

ça implique bien sûr une quantité de trucs plus ou moins digestes (je ne suis pas fan des Rusko, Caspa , Magnetic man,...), mais aussi une exploration toujours plus avant du style et des passerelles nouvelles entre les "scènes".


Ennemi interieur by Le Diktat


ALA: Avec tous tes projets parallèles et tes collabs, tu sembles faire une pause pour Le Diktat...

T: J'ai toujours pris le temps pour la composition. je ne suis pas particulièrement rapide et je ne cherche pas à l'être. nous sortons notre album "Kirdec / Le Diktat" cet été avec C-drk , on aura mis un temps fou à en venir à bout et au final nous sommes très heureux du résultat. Entre temps, je me suis consacré à l'enregistrement de l'album de Rope prévu également pour 2011 … donc j'ai laissé Le Diktat quelques mois de côté. Je me suis remis à bosser intensivement le live en remixant pas mal de mes morceaux, et suis en train de boucler un tout nouveau titre "Noam" dans une veine très "Hip hop / Dubstep" justement.


ALA: Berliner ou Duvel?

T: Question délicate à trancher s'il en est ... J'ai été initié par un obscur groupuscule wallon féru de conduite automobile suicidaire et de breuvages improbables généralement chargés en houblon, comme la Duvel. Cela s'est soldé par une solide dépendance à laquelle j'ai tenté de mettre fin après un retour à pied titubant sur le bord du périphérique suite à un concert de Bong ra à Paris. (ndlr: tentative assez peu concluante en fait)


J'ai donc opté pour la Berliner qui bien qu'unanimement considérée comme "une bière de filles" permet une consommation soutenue sans risques de vouloir en découdre à la première occasion.


Les belges sont définitivement une espèce à part ...



Propos recueillis « à toute vitesse » par Suicyco


Le Diktat:

Myspace : http://www.myspace.com/lediktat
Facebook: 
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Unabomber: CD1D.com


Rope:

Myspace: http://www.myspace.com/obeytherope 



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