KAS PRODUCT






Dans nos mémoires de vieux cons des années 80, il y a un groupe français qui a su nous marquer autant que les anglo-saxons: Kas Product. Autant par ses rythmes cold wave dansants que par le charme de Mona Soyoc la chanteuse. Leur retour sur scène nous procurait un mélange de joie mais aussi de crainte, après tous ces vieux projets reformés artificiellement, ayant pour unique but de renflouer les caisses.
Après un concert au Magasin4 de Bruxelles qui n'a laissé que le bon dans nos impressions, nous avons pu rencontrer le duo - Mona et Spatsz - afin de recueillir ses impressions sur le paysage musical - et autre - passé, présent et futur.


ALA: Avez-vous réellement fait un break ou avez-vous continuez dans la musique?

Spatsz : Nous avions arrêté en 87, mais nous avons continué à travailler. Et Kas Product, c'est comme si on l'avait mis en pause. Nous n'avions pas décidé d'arrêter complètement le groupe, mais on s'était aperçus à l'époque qu'on arrivait comme à la fin d'un cycle. Nous avons donc continué à travailler, sans l'idée de faire un CD ou d'autre idée commerciale. C'était juste pour le fun.

Ensuite on a fait quelques concerts ponctuels. On s'était en fait reformés en 2005 pour les Eurockéennes, à leur demande.


Mona Soyoc: Nous n'aurions pas eu l'idée sinon.


ALA: Vous n'aviez pas la volonté de le faire avant?

MS: On a pris cela comme une opportunité géniale. Ça nous permettait de répéter, chose qu'on n'avait plus fait depuis longtemps!


Spatsz: Oui, de recommencer tout en regardant ce qu'il se passe actuellement. On s'est réadapté, car c'était les années 80 avec un autre système. On a gardé nos sons par contre! Il a aussi fallu qu'on se réorganise mentalement dans l'optique de tourner, de faire des concerts.


ALA: à propos de cette réadaptation, comment percevez-vous tout ces changements technologiques?

S: ça permet d'être beaucoup plus mobiles déjà. Par exemple, on part en Italie demain en avion. Dans les années 80, ça aurait été impossible. Et les analogiques, c'est lourd, c'est capricieux. Tu ne sais jamais, lorsque tu arrive au lieu de concert, si ça va bien marcher.


ALA: Mais vous jouez toujours sur base de sons créés avec des vieux analogiques et enregistrés sur ordis?

S: C'est un mélange. Il y a du sampling de vieux analogiques d'époque, bien sûr. Mais il faut voir que maintenant il y a de très bons émulateurs de synthés des années 80! Et les connaissant de l'époque, c'est très simple pour moi de recréer ces sons.


MS: On n'a pas pu émuler ma voix, donc je dois encore chanter (rires)


ALA: Je pensais à la manière dont la musique se diffuse actuellement. Vous percevez comment tout cela?

MS: On réédite tout pour le moment car on n'étais pas sur les Itunes et compagnie, nulle part.


ALA: Et vous croyez que c'est plus facile d'être connu comme cela, avec ces médias actuels? Car quand j'ai connu Kas Product, c'était le bon vieux temps du bouche à oreille et des cassettes du frère du pote que l'on recopiait et qui finalement – je pense – nous emmenait plus loin dans la curiosité. Par rapport à maintenant où l'on a tout à portée de la main en trop grande quantité pour encore savourer un morceau.

S: Oui, trop d'information tue l'information! Je trouve que les groupe actuels se perdent un peu là-dedans. Devoir trop communiquer en permanence et ne plus avoir le temps pour le principal.

Même à l’époque où l'on était sous contrat avec RCA, avec un staff derrière nous, nous n'avons jamais voulu tomber dans ce piège de la communication à outrance.

Encore actuellement, on a des pages Facebook, mais ce n'est pas nous qui les avons créés. Ce sont des fans. Nous on a un kasproduct.com pour avoir une visibilité, mais on n'a pas cherché à apparaître coûte que coûte dans les réseaux sociaux.


ALA: Mona, en ce qui concerne tes influences au chant, on pourrait croire qu'elles seraient « dark ». mais j'ai comme l'impression qu'il y a aussi la soul et le vieux rythm and blues, non?

M: Pas forcément la soul, mais chez moi on écoutait des tas de choses différentes. Mes grand- parents écoutaient du rock dans les années 70, et mon père écoutait énormément de Jazz, tandis que ma mère c'était Presley. Je suppose que tout cela s'est mélangé chez moi.


ALA: Sur certains morceaux pourtant, on retrouve une ambiance qui se rapproche du cabaret...

S: Oui plus chaude que ce que l'on a l'habitude d'entendre dans le milieu. On utilise des programmations avec des rythmes ternaires, ce que dans les années 80 on faisait rarement finalement.


ALA: C'était un choix conscient de poser des voix plus chaudes?

S: Oui, car pour les machines, cela permet de leur donner plus de texture. Par rapport à un rythme binaire, cela donne plus de swing.


ALA: Quel regard portez-vous sur des groupes plus jeunes qui se disent influencés par vous et qui font une sorte de revival de cette scène?

S: On ne se pose pas trop la question à ce sujet. C'est vrai que lorsqu'on a commencé, nous étions – attention sans se gausser! - des pionniers. On a voulu aller jusqu'au bout du truc et on a tenu bon malgré tout ce que l'on pouvait nous dire. Parce qu'au début les années 80, l'utilisation des machines était réservée au studio car c'était plus pratique. Mais sur scène, très peu de groupe les utilisait.

Nous avions sauté le pas en amenant ces machines sur scène. Nous étions dans les prémices de la chose mais nous voulions atteindre ce but d'avoir tout en live: voix et machines.


Ensuite et par rapport à ce qui ce fait actuellement, c'est une suite logique. Je ne peux pas vraiment avoir d'avis sur cela. Mais c'est vrai que actuellement on sent un retour à ces harmonies simples de cette époque et ça a été galvaudé par certains. Mais en gros on apprécie ces retours sur ces sons. Même dans le réflexe actuel de faire des tonnes d'arrangements qui « surchargent » tout, on peut y trouver de bonnes choses! Mais bien entendu il faut chercher, fouiller.

La grosse différence réside dans le fait que nous avons fait cette musique car il n'y avait rien d'autre technologiquement.


M: Voilà! C'était aussi dans la restriction que l'on faisait de la création!


S: Mais c'est bien car cela nous permettait de faire des morceaux à la fois construit et conscits. Alors qu'avec l'informatique musicale actuelle, on ne sait souvent pas où s’arrêter.


ALA: Entre cette évolution de la musique électronique et le revival du style « eighties » plus minimal, où se situe vos envies créatrices actuelles?

M: La voie est libre. On ne sait jamais vraiment où l'on va aller avant d'y être.


S: On fonctionne beaucoup par impros. Lorsqu'on entame un morceau, on ne sait pas exactement où l'on va. D'ailleurs certains morceaux de nos albums sont des improvisations enregistrées telles quelles, sans rien y changer.


ALA: Est-ce que vous envisagez pour la suite d'intégrer des personnes supplémentaires? Peut-être pas forcément des musiciens mais des vidéastes par exemple.

M: Les vidéos de notre tournée « actuelle » sont faite par Spatz. Mais on avait déjà travaillé avec d'autres de par le passé. Donc pourquoi pas?


S: Oui on avait déjà fait pas mal d'expériences, notamment avec le guitariste de Birthday Party.


ALA: Lorsque vous faisiez vos concerts au début des années 80, quel était l'accueil de ce public qui n'était pas encore une « scène » à part entière, puisqu'elle était composée de strates réunies comme des punks, des amateurs de purs sons industriels? Par exemple, trop pop ou pas assez « durs »?

M: C'est vrai que dans les années 80 c'était plus élitiste que maintenant. La scène était super petite et finalement regroupait plein de gens différents. Maintenant on compartimente tout. C'était donc finalement plus facile d'arriver avec quelque chose de moins dans le moule que maintenant.


S: Par rapport à maintenant, où l'on sous catégorise tout avec des termes comme transe, post, hard, dark, trash quelque chose, la musique n'était compartimentée qu'en grandes rubriques ou genres. On pouvait donc y voir beaucoup de tendances différentes dans une scène. De toute façon, nous nous sommes vite mis en dehors de tout ça. On vivait à la campagne notamment. Parce que c'est très facile de se faire influencer, de perdre son âme. Dans un sens ou dans l'autre, c'est à dire soit en voulant rester trop élitiste, « underground », soit en versant dans un côté commercial.


M: Je crois que surtout, il ne faut pas trop se prendre au sérieux.


ALA: Une dernière question: qui organise votre circuit de dates pour la tournée et est-ce que cette personne prend du crack? Car j'ai appris que après ce soir à Bruxelles, vous partiez en Italie à Bologne, puis reveniez à Lille...à 1 heure d'ici donc...

M: (Rires) hahaha ouais c'est vrai! C'est notre « détour manager »! (rires)


ALA: J'avais lu une vieille interview de vous où l'on vous demandait votre affiliation avec la musique industrielle. Beaucoup vous avait comparé à cela et toi tu répondais que pas vraiment non, que cette comparaison ne te parlait pas trop. Est-ce qu'avec le recul, tu vois les choses de la même manière?

S: Écoute, les titres que nous jouons là, nous les avons composés à la campagne dans la vallée de la Moselle! C'est un haut lieu sidérurgique, des hauts-fourneaux. Donc peut-être que tout cela, avec en plus un climat gris peut ressortir dans un style de composition. Mais de là à faire la même musique de Throbbing Gristle ou neubauten, non. D'ailleurs ces derniers maintenant font de la techno!


M: Je crois que l'époque a beaucoup façonné les gens. On vivait dans un monde orwellien où l'on se sentait décalés– maintenant encore plus d'ailleurs mais à la différence que les gens s'en rendent compte maintenant . Ça a poussé beaucoup de gens à travailler dans l'urgence avec les moyens du bord. C'est surtout cela qui nous rassemblait je pense.


ALA: Pour toi, les gens aujourd'hui se battent plus contre cela? Ce monde qui nous entoure?

M: Pas se battre, je disais qu'ils en ont conscience. On sait maintenant que quand on nous parle, c'est du pipeau, ça sent le foireux.


ALA: ils sont conscient mais sans se battre pour autant. Est-ce qu'il y a un progrès là-dedans?

M: Je ne crois pas au combat. Je crois à la conscience, l'information...la conscientisation! Si tu es conscient des trucs, tu adoptes déjà une autre attitude. C'est plus un combat personnel où l'on essaie déjà de changer les choses à son petit niveau qu'un vrai combat, plus dans les attitudes. Ce combat personnel contaminera ton entourage et ainsi de suite.  



Propos recueillis par Raoul Duke et Suicyco