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IGORRR

(01/10/2011 @ Oberhausen MaschinenFest)





S'il y avait bien quelqu'un que nous voulions rencontrer afin de faire un constat de l'état mental du bonhomme, c'était bien Gautier Serre alias Igorrr ou bien encore la moitié - disons - stable de Whourkr. Bien sûr, Nous savons depuis longtemps que la musique produite ne reflète pas toujours le caractère de l'auteur, mais nous avions l'envie de nous en rendre compte par nous-mêmes. D'autant que si la relation musique-artiste avait été intimement liée, nous aurions eu droit à une expérience quasi "Chtulu-esque"!

Bien entendu (puisque nous sommes toujours vivants), il n'en fut rien: Monsieur Gautier Serre est un garçon très calme, voire quelque fois réservé mais avec beaucoup de culture, d'ouverture d'esprit et de choses à dire.



ALA: Comment as-tu commencé? Comment es-tu venu à ta musique?

Gautier: C'était vers 2004-2005 où j'avais plusieurs groupes. À chaque fois que j'avais une idée ou une compo, je devais me concerter avec d'autres personnes pour savoir si c'était bien, pas bien,etc... et ça me faisait un peu chier. Je voulais avoir quelque chose à moi où je serais la seule personne à assumer ce genre de décision.

J'étais à la recherche d'un style de musique précis, mais je n'arrivais pas à trouver ce que je voulais car ça n'existait pas. Le but c'était que je voulais avoir un CD, le mettre dans le lecteur et entendre exactement ce que j'avais envie d'entendre.



ALA: Avant cela, tu étais dans quelle scène?

G: Death Metal, Black Metal... des trucs vachement violents.


ALA: Je te pose cette question car lorsqu'on a écouté surtout Igorrr, on a retrouvé un côté « breakcore à l'ancienne », un style, une folie sans se mettre de limites. On est libre, on fait ce qu'on veut!

G: Je ne venais absolument pas de cette scène. Même Venetian Snare, je ne connaissais pas.


ALA: Mais alors, en étant dans le Death Metal, qu'est-ce qui t'a poussé dans cette direction?

G: Je viens de Rennes, donc j'avais entendu parler de Rotator. J'avais trouvé ce mélange de Breakcore et d'Electronica (ndlr: c'était il y a quelques temps avant que Rotator ne fasse plutôt du hardcore) intéressant. Comme un ciment entre le Death Metal, le baroque, le classique et tout ça.


ALA: Tu écoutais déjà de la musique baroque ou classique avant cela?

G: Oui oui! Domenico Scarletti, Chopin, ou même Bach, Jean-Philippe Rameau, j'en ai écouté pas mal! Ces gens dans leurs époques étaient fous! S'ils étaient vivants actuellement, ils feraient sans doute des trucs de barges!


ALA: Dans cet ordre d'idées, est-ce que tu aimes Stravinsky?

G: J'ai un peu plus de mal avec Stravinsky. Par exemple, « Le Sacre du Printemps », c'est très bon mais j'ai trouvé ça un peu long. Attention c'est une très grosse œuvre! Mais dans l'évolution des choses qu'il amène, je trouve ça un petit peu long, ou disons simplement que ça ne me parle pas.


ALA: Tu ne trouves pas que dans son sens de la structure – dans le « Sacre du Printemps » justement – on retrouve les prémices des musiques actuelles? Assez bizarroïde et iconoclaste.

G: Dans le sens hors normes et un peu barge, oui, il a sans doute apporté énormément. Mais la manière de mettre une idée de 2 minutes 50, puis attendre encore 2 minutes 50 pour une autre, pas trop pour moi. Je suis plutôt : « tu as idée, une fois que tu l'as comprise, tu changes, tu changes, tu changes! » comme de l'huile essentielle a la place d'un sirop carrefour trop dilué dans de l'eau.


ALA: Tu composes comment justement? Car ça a l'air super spontané, tu lances des trucs toutes les 3 secondes. On s'imagine presque le mec dans son studio, hyper frénétique, les yeux exorbités en train de courir partout! Un peu comme l'écriture automatique!

G: Exactement! L'écriture automatique, C'est un peu ça...mais pas vraiment QUE ça. C'est effectivement très spontané, mais si tu fais un gros zoom sur la musique, tu vas trouver plein de petits détails.


En fait, l'idée du morceau vient très vite, comme ça. Je prends une photo de ce que j'ai dans la tête, je garde ça le plus pur possible et ensuite je retravaille longuement sur cette photo mentale. Je tisse avec des bouts que je trouve un peu partout et qui correspondent à l'idée que j'ai: le baroque, le Death, et plein de trucs.

Au bout du compte, c'est un truc vachement construit et solide mais avec comme point de départ cette idée spontanée et brute que j'ai eue.


ALA: Et les voix?

G: J'ai plusieurs chanteurs pour le projet. Le principal c'est Laurent Lunoir, « Öxxö Xööx » qui a sorti son premier album le 13 octobre d'ailleurs.


ALA: C'était ton premier collaborateur dans Whourkr?

G: Exactement. C'était le chanteur de Naät. Avant -I Snor et Mulk


ALA: Via ce travail qui suit ton idée principale, Est-ce qu'il t'arrive d'aboutir à un résultat très différent de ce que tu avais en tête à la base?

G: Ça m'arrive, mais pas si souvent que ça finalement. Par contre j'ai des surprises quand je trouve un son qui veut dire exactement ce que je veux alors que je ne le cherchais absolument pas. Par exemple un son de jazz qui exprime un truc qui n'a rien à voir.

Du moment que le résultat respecte cette « photo » du départ, cela ne me dérange absolument pas. Et du moment que l'on arrive à exprimer de manière surprenante des choses humaines avec des sons qui n'ont rien à voir et qui sont extrêmes, je suis content.


ALA: Quand tu as lancé « Igorrr », quelles ont été les réactions des premières personnes à qui tu as fait écouter le projet? Et dans quel contexte était-ce?

G: Les premières personnes qui ont écouté Igorrr, autres que ma maman ou les amis ont été lors des premiers concerts. Et les premiers concerts où l'on m'a booké étaient pour des soirées Breakcore expérimentales. Mais en fait, c'étaient les même réactions qu'aujourd'hui. Il y a certaines personnes qui disent « ouais putain c'est génial! » et qui bougent à fond, et d'autres c'est « Est-ce qu'il faut que je danse? Est-ce qu'il faut que je parte? » en se demandant si c'est bien ou vraiment nul.(rires)


ALA: Et tu n'as pas genre le cul entre 2 chaises avec les gens du Breakcore, donc teufeurs et dance qui se prennent la violence en pleine face, et ceux de l'electronica et la scène expérimentale qui trouveront ça trop « teufeur » justement?

G: Si, carrément. Je ne fais partie d'aucun courant. Et donc malheureusement je ne profite d'aucune « vague ». Je ne fais pas de dubstep ou de genre comme ça. Je crée mon propre chemin, il faut que je fasse tout sans pouvoir profiter de quelqu'un qui aurait déjà ouvert la voie.


ALA: C'est ta force bien sûr d'être original, mais cela ne te ferme pas des portes?

G: Oui, ça me ferme énormément de portes. Des problèmes pour me faire booker quelques fois, sur les scènes Breakcore. Car le but des bookers est avant tout d'être sûr de faire de l'argent avec le concert qu'ils organisent, et donc de faire une soirée avec un style de musique "populaire".

Ce que je fais n'est pas du Breakcore "classique" puisque je compose mes morceaux comme des morceaux acoustiques qui s'écoutent en plus de se danser, les parties violons ou les voix, on les écrit sur papier.



ALA: Quel rapport as-tu avec le public? Peux-tu être satisfait de ton live si les gens restent statiques, ou as-tu besoin qu'ils bougent pour avoir une réponse?

G: Pour être vraiment content, je préfère qu'ils soient complètement fous! Si les gens restent droits et statiques, je me dirai qu'ils ne comprennent pas vraiment ce que je fais, et ce serais donc dommage pour moi.


ALA: C'est toi qui t'es chargé de l'artwork? Qui est superbe en passant!

G: Non, c'est un ami à moi qui habite sur Rennes et qui s'appelle Mioche. Nous sommes amis depuis longtemps, et ce qu'il fait correspond parfaitement à ce que je veux dire.

C'est un mélange entre du « classe » et du « crade »: sur Nostril, tu as le cadre style baroque, la tapisserie, le nom « Igorrr » avec des petits trucs jaunes pour que ça brille...mais tu vois aussi un truc ignoble avec un gros mec à poil avec des cheveux gras en train de caresser un caniche!


ALA: Tu te sens proche de certains artistes dans la scène, malgré cette « non-catégorisation »?

G: Bizarrement, les artistes dont je me sens le plus proche sont les compositeurs du baroque. Le Black Metal aussi. En général, je me sens proche des artistes qui vont jusqu'au bout des choses, qui choisissent un style et le poussent jusqu'au bout.

Par exemple Vladimir bozar'n' ze Sheraf Orchestrar qui a sorti un disque sur Harmonia Mundi il y a un an et avec qui j'ai fait un titre sur cet album. Pryapisme aussi. Ce sont des groupes dont je me sens proche musicalement car plein d’éléments différents entrent en jeu dans leur musique, et ce sont des mecs super.


ALA: C'est pour revenir à tes premières amours que tu avais lancé Whourkr?

G: Oui, je voulais faire un projet beaucoup plus dur où l'on calcule tous les riffs. C'est un truc super bruyantet très mathématique.


ALA: C'est un choix voulu d'être très extrême, très puissant? Ou bien c'est une démarche spontanée qui s'est imposée naturellement?

G: C'est spontané, dans le sens où c'est exactement ce que j'ai envie de faire. Le but au départ avec WHOURKR, était de faire le truc le plus extrême possible. On s'en fout si ça sonne ou pas, il faut que nos cerveaux explosent. C'est également spontané puisque ce ne sont pas des samples de guitares: Nous sommes deux et la guitare passe dans le laptop. C'est également le cas en live.


C'est un peu moins le cas dans IGORRR, plus réfléchi, car j'essaie de faire attention à chaque style, chaque point, chaque détail, pour que tout collabore vraiment. Il faut que le Death parle au baroque, que le Breakcore leur parle aussi en même temps!


ALA: On voit toujours ce que tu fait comme « Breakcore », mais on pourrait voir cela aussi comme remettre au goût du jour la musique classique, baroque. Montrer que ces musiques « fonctionnent » encore aujourd'hui. On ne t'en parle jamais?

G: Non c'est vrai, on ne m'en parle jamais. C'est pourtant comme un processus bio, recycler tout ça (rires). Je pense que ces musiques fonctionnent toujours, mais il faut apporter un nouveau point de vue. Écouter un album complet avec juste un mec sur son clavecin, c'est super lourd. Mais il y a des compos de fou, c'est un son froid, agressif qui t'évoque plein de choses. Ça fonctionne toujours! , Du moment que les compositions sont béton, y'a pas de raisons.


ALA: En plus ce genre de musique et d'instrument est cantonné désormais à une audience « de salon », plutôt bourgeoise. Ce qui peut en rebuter plus d'un.

G: Effectivement. C'est peut-être pour cela aussi que le « blast » sur la musique baroque fonctionne si bien car tu as ce côté chic, bourgeois percuté par le côté « prend-toi ça dans la tronche ».


ALA: Le baroque peut avoir un côté très pompeux. Est-ce que tu doses intentionnellement pour ne pas tomber dans ces travers?

G: Le baroque majeur, c'est quand même assez ignoble, oui, et très pompeux. Alors que le mineur est très très beau. Et bien sûr, je fais un peu attention à cela car il y a dans le baroque des idées creuses que je n'aime pas, comme dans chaque style de musique d'ailleurs.


Il faut dire que ce sont des rois qui ont souvent payé pour que l'on fasse cette musique. Et on le ressent beaucoup dans le baroque majeur par ces côtés grandiloquents, « glorifiants » qui m’intéressent moins.

Les compositeurs faisaient aussi des morceaux pour eux-mêmes, tout seuls, et c'est là que l'on retrouve des choses plus intéressantes, beaucoup plus tristes, mineures.


ALA: J'avais posé la même question à Fred de Niveau Zero l'année passée. Qu'est-ce cela te fait de venir dans un festival comme le Maschinenfest qui est connoté plus « industriel », grosses rythmiques carrées,etc...?

G: C'est vraiment très cool, ça me fait plaisir! C'est une ouverture d'esprit de la part des organisateurs, et je les remercie beaucoup. Mais c'est dur également. Car quand je vais jouer, tu vas voir: il y aura des mecs qui vont me regarder en ne comprenant pas et se demandant « mais c'est quoi ce bordel? », et ils partiront certainement (Ndlr: peu sont partis finalement, et beaucoup sont entrés dans une transe frénétique!).

Sinon, je suis content que des évènements pareils me « booke ». je suis content de jouer devant un public qui ne vient pas de « ma scène » habituelle. Et d'un autre côté, c'est toujours un petit peu chaud de jouer devant des gens qui ne ressentent pas forcément les mêmes choses, mais en même temps c'est ça qui est drôle!


ALA: Cette incompréhension dont tu parles, ça te fait avancer ou ça te blesse?

G: ...En fait je trouve ça marrant, le fait de montrer un truc que les gens ne s'attendent pas à entendre. J'aime ça.


ALA: Comment s'est faite la collaboration avec Ad Noiseam? Et comment vois-tu ton positionnement dans la scène du label?

G: On lui avait proposé le deuxième album de Whourkr, mais on avait aussi une proposition de Crucial Blast. À l'époque, on voulait sortir l'album sur un label beaucoup plus froid, on a donc pris Crucial Blast.

Je suis resté en contact avec Nicolas (Ndlr: d'Ad Noiseam) et je lui ai proposé « Moisissure »...qu'il a refusé (rires). Ensuite, quelques mois plus tard, je suis revenu avec « Nostril », et il a dit oui. À partir de ce moment, les ventes ont très bien marché, et il a donc ressorti « Moisissure » et « Poisson Soluble », mes 2 premiers albums/démo.

Et on sort d'ailleurs le nouvel album de Whourkr sur Ad Noiseam en 2012!


ALA: Est-ce tu vois un changement, dans le booking par exemple, depuis que tu es « Ad Noiseam »?

G: Oui car Ad Noiseam est plus ouvert musicalement, et pas juste le Breakcore et Dubstep. C'est le goût d'une seule personne, mais qui est assez large et c'est un label qui fait bien les choses.

Quand Nicolas sort un disque, il le fait bien, il respecte tout. J'étais vraiment content de bosser avec lui et j'espère que ça va continuer.


ALA: Tu es venu en Belgique il y a quelques jours avec Enduser et Rotator...au Fuse qui est une boite techno très orientée dance-clubbing! Comment ça s'est passé?

G: Justement, ce soir là c'était Rock and Roll! Il y avait des gens qui était venus de loin pour me voir, et les autres étaient les habitués de la salle qui étaient là juste parce qu'il y avait une soirée...et ils ont été assez surpris de ne pas entendre de "techno".


C'est comme je disais tout à l'heure: il y avait des mecs qui connaissaient tout par cœur et qui s'éclataient, et puis les autres, « putain mais c'est d'la merde je me barre! » (rires). Donc au début, il y avait plein de monde et au bout d'un moment ça s'est filtré avec un groupe qui était vraiment dedans et un autre au bar en attendant que ça passe.


ALA: Ton premier instrument, c'était la guitare?

G: Ah non, c'était le piano. Ensuite la batterie – et je suis toujours batteur Death Metal d'ailleurs. Et seulement ensuite ça a été la gratte, mais c'est l'instrument où j'ai passé le plus de temps, finalement.


ALA: La batterie et les guitares sur tes projets sont de toi alors?

G: Il y a quelques samples de moi pour la batterie, mais sinon en grosse partie ce sont des caisses claires, des ride, etc... que j'enregistre.

Par contre toutes les guitares de Whourkr, je les ai faites. Pour Igorrr, la grande majorité aussi. Sur « Tendon », j'avais envie de bosser avec un mec qui s'appelle Nicolas Sénac, le guitariste de pryapisme justement. Il a donc fait les parties guitares de ce morceau-là.


ALA: Ton approche des machines, c'était dans le but de développer tes projets Igorrr et Whourkr?

G: Heu c'est une bonne question! (rires)

C'était à l'époque où j'ai commencé à faire du mixage, mais c'était à peu près le moment où j'ai lancé Igorrr et Whourkr. J'ai appris à utiliser quelques machines. C'était le seul moyen que j'avais trouvé pour jouer mes morceaux. Parce que quand tu as des grattes, une batterie, des clavecins, des violons etc… tu ne peux pas tout jouer sur scène, et vu que j'ai envie de rester tout seul sur Igorrr, de ne pas devoir demander à d'autres si c'est bien ou pas, je dois aussi me débrouiller tout seul, et dans ce cas-là, les machines sont la solution parfaite.


ALA: Et tes machines ou logiciels favoris?

G: Tous mes morceaux, je les ai faits sur Cubase. Comme machine, j'utilise l'UC33 E, c'est une machine assez cheap mais ça fonctionne bien. Et la machine à pads qui me permet de déclencher les samples est une Ovation. Mais je ne suis pas très féru de technique: une fois que j'ai trouvé comment faire mes trucs, c'est bon.


ALA: Ton prochain album sur lequel tu travailles actuellement ne déclenche-t-il pas une attente de certaines personnes pour t'enfermer dans le son que tu fais maintenant? Genre « le gars aux clavecins »?

G: Si, un peu. Mais si je commence à perdre ce côté « je fais ce que je veux », je pense que Igorrr serait mort sous peu. Et la, je me fais toujours autant plaisir sur le nouvel album, donc c'est bon. Si ça plait, tans mieux, si ça plait pas tant pis, j'aurais fait exactement ce que je voulais faire !


ALA: C'est plus une réflexion qu'une question: on se rend compte que de plus en plus, les gens qui font les projets dits « Breakcore » ou « Dubstep » les plus intéressants sont très souvent des anciens des scènes Rock Hardcore, Death/Black Metal.

G: Oui, c'est très vrai, et en quelques sorte assez logique: dans le Breakcore et la Dubstep, tu retrouves l'énergie très lourde du Metal, si les morceaux sont bien faits. C'est donc peut-être un prolongement naturel de ces musiques.


ALA: Un grand merci pour cette interview!


G: Merci à vous!


Propos recueillis par Raoul Duke et Suicyco


IGORRR:

Myspace: http://www.myspace.com/igorrrrrrrrrr


WHOURKR:

myspace: http://www.myspace.com/whourkr





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